Kantarell reviews in French

Octopus: “Quatrième album de Spunk, Kantarell (chanterelle en français) possède un avantage incontestable sur les précédents : son titre est enfin prononçable pour les non norvégophones ! La musique, toujours entièrement improvisée par Kristin Andersen (trompette, etc.), Lene Grenager (violoncelle, etc.), Maja Ratkje (voix, électronique, etc.) et Hild Sofie Tafjord (cor, etc.) n’a, quant à elle, rien perdu de son caractère énigmatique et séduisant. C’est précisément ce “et cætera”, prolongeant la définition de chaque instrument et étendant ses possibilités, qui donne au disque son caractère insaisissable, sa couleur incertaine, reflet changeant d’infinies nuances. Cette suite électroacoustique fait d’ailleurs bon usage des jeux à l’unisson où l’on ne sait plus si les cordes sont vocales ou appartiennent à un instrument, si le souffle est passé par une embouchure ou provient de circuits imprimés. Il y a aussi une qualité naturaliste dans cet opus qui évoque autant les berges d’un lac gelé qu’un sous-bois en pleine activité : frémissement de la flore qui s’éveille à l’aube, bruissement d’insectes, perles de rosée s’évaporant à la surface de la mousse. Tintements métalliques, craquements boisés, volubilités électroniques se mêlent et s’emballent en nuées bourdonnantes pour finalement se perdre dans des nappes vaporeuses (“Mosegrodd”, “Ankomst”). Accompagnant la bande magnétique dans ses chuintements, la voix de Ratkje, même largement manipulée (“Bipolarity”), reste peut être l’élément le plus identifiable dans cette succession de paysages sonores. Va-et-vient entre poésie champêtre et abstractions grinçantes, cette Kantarell saura se laisser cueillir par qui sait chercher dans les coins ombragés, quitte à soulever quelques feuillages.” (Jean-Claude Gevrey)

Glacier brûlant de spunk, etc

Comment c’est !? 2009:

Quatre musiciennes norvégiennes qui improvisent en entité baptisée « spunk » (éjaculation), ça sent le projet bien barré, qui ne laisse rien au hasard. L’improvisation exploite un vocabulaire, des matières, des plasticités bien partagées, qu’elles se sont probablement forgés par exercices répétés, expériences, recherches individuelles et collectives. Pour se démarquer, marquer leur territoire, leur différence, purger leurs langages de toute influence non voulue, colonisatrice. Spunk a du corps. Esthétique sonore, langue, sexe et politique sont au programme. Les instruments : trompette, violoncelle, cor, voix, électronique, mais aussi tout ce qu’il y a autour, en prolongations végétatives ou charnelles, juste à côté, incluant les « préparations », les pratiques peu orthodoxes, aléatoires, les greffes, les dérivations, les déconstructions, les projections. Le champ instrumental est élargi, effacé partiellement, réinventé, exploré, strié : trompette-trompette, non-trompette, trompette-autre, trompette-à-peu-près, trompette-fantôme, trompette-miroir, trompette-morcelée, méta-trompette… (Ainsi du cor, du violoncelle, de la voix, de l’électronique.) La distinction entre la part électronique et la part acoustique est effacée, digues rompues, ce n’est plus qu’un seul organisme liquide, mouvant, organes naturels et artificiels confondus, flottant, se ramifiant, se raclant mutuellement la peau, les écailles, s’écorchant magnifiquement (allez, certains passages, au lyrisme compressé, oppressé – avec une exagération un brin ironique – accompagnerait bien des souvenirs de lecture de Lautréamont.) La palette des couleurs, des formes, des textures est très riche, inventive. Un flux de microbilles sonores hétéroclites qui rebondissent en tous sens, de fibres tordues effilochées, de fluides robotiques qui perlent et forment un chaos de stalagmites, de transpirations animales post-mortem en forêt de stalactites spongieuses, le tout compressé dans le mouvement lent d’un glacier technologique livide, par moment envahi de pulsions rougeoyantes spamées, d’extases pervenches clignotantes, d’illuminations religieuses virginales aussitôt déchiquetées et profanées par une nuée de champignons carnassiers. La prise de position est audacieuse, enivrante. L’exécution impressionne par sa maîtrise d’un tel grouillement d’idées, somme toute organisé et maîtrisé en flux de création et de destruction, d’inédit et d’éculé, de sons uniques et de sons usés à force d’être reproduits, sons premiers et sons dégénérés, d’innocence et de cynisme, une sorte de genèse tremblée, un nouveau départ, une aube hyper-technologique et archaïque à la fois. C’est très sérieux, savant, l’humour (noir) se niche dans certaines béances ou stridences, des répétitions, des déraillements, des exagérations enfouies, des revenants qui traversent ces éjaculats bruitistes. Nouveau cantique de l’hyper-matière, shamanisme pour âmes numériques. Avec des accélérateurs très rock, par en dessous, hurleur, une gestuelle punk. Avec les écouteurs qui enfoncent spunk au profond des oreilles, la boîte à sardines du métro prend d’étranges allures, infernales, carnavalesques, comme dans ces hallucinations où les passants ont des têtes de poissons, d’oiseaux, de sauriens. En même temps, les pulsions de cette violente urbaine portées par les matériaux secoués des transports en commun, cette technologie administrative des corps travailleurs, peinant dans des emplois de moins en moins valorisant (chaque branche sectorielle a su trouver ses processus de prolétarisation, de dépossession), toute cette négativité se trouve en phase avec les ondes de la musique de spunk. Celle-ci en constitue une réponse libératrice, de l’intérieur. Elle apporte des réponses. D’abord, l’écouter, y déceler, au-delà de ce que les conventions vont caractériser comme des formes agressives, des formules magiques qui libèrent, qui conjurent le mal contagieux du techno-pouvoir. Parce que les musiciennes élaborent ces musiques pour se dégager elles-mêmes de toute une série d’emprises néfastes… (PH)

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